À l’approche des municipales, un angle mort s’impose dans le débat public : les mairies paient mal, et souvent très en retard. Une réalité qui décourage les PME, fragilise l’économie locale et interroge directement la gestion des communes.
La campagne municipale révèle aux électeurs qu’en général, leur commune leur coûte déjà très cher mais, plus grave, les mairies paient très mal et très en retard leurs fournisseurs. Résultat : plus de 45 % des PME prestataires privés refusent de participer aux appels d’offres publics… parce qu’elles craignent de ne pas être réglées.
Beaucoup d’électeurs qui se hasardent aux réunions électorales tombent de leur chaise quand ils apprennent, de la bouche de leur maire, que la mairie est en général un très mauvais payeur. La mairie paie avec beaucoup de retard, et très mal. Denis Le Bossé, le président fondateur du cabinet Arc, ne s’en étonne pas. Son métier consiste à recouvrer des créances impayées et à mettre en place des systèmes de gestion qui doivent faciliter les opérations et favoriser les optimisations financières.
« Nous étudions chaque année les comportements et les relations financières entre clients et fournisseurs, dans le cadre d’un baromètre qui permet de juger de l’évolution. En gros, nous savons qu’en période de crise économique, les délais de paiement ont tendance à s’allonger. Nous savons que ce délai est utilisé comme “variable d’ajustement”, mais nous savons aussi que cette pratique est toxique, parce que systémique. Le client qui ne paie pas met son fournisseur en difficulté, qui aura à son tour du mal à respecter ses propres délais. »
Mais ce que l’on sait aussi, c’est que les institutions publiques — les communes, les communautés de communes, les conseils généraux, les régions — paient beaucoup plus mal qu’un client privé. Les hôpitaux, par exemple, ont un comportement catastrophique : ce sont les plus mauvais payeurs. Ils paient tous très en retard leurs prestataires (cuisine, entretien, médicaments, etc.). Les administrations d’État sont les seules à avoir fait beaucoup de progrès et à se comporter presque normalement… mais les mairies sont des bêtes noires. Beaucoup sont endettées, d’ailleurs.
D’une façon générale, les retards de paiement ne sont pas marginaux en France. Ils touchent une forte majorité des entreprises et ont tendance à s’aggraver ces dernières années. En 2025, 86 % des entreprises françaises déclarent avoir subi des retards de paiement de la part de leurs clients, une proportion qui augmente d’année en année. Les Français sont parmi les mauvais élèves de la classe européenne : la durée moyenne des délais de paiement dépasse largement les pratiques européennes, avec 49 à 50 jours en moyenne en 2025 (contre environ 32 jours en Allemagne, par exemple).
Cela signifie que de nombreuses factures ne sont pas réglées dans les délais prévus contractuellement ou légalement, ce qui met une pression considérable sur la trésorerie des entreprises, notamment des PME et des micro-entreprises.
La Banque de France et l’Observatoire des délais de paiement estiment que le retard moyen global se situe autour de 13,6 à 14,1 jours en France en 2024-2025, au-dessus de la moyenne européenne. Autrement dit, au-delà des délais contractuels (souvent 30 jours), les paiements sont en moyenne au moins deux semaines en retard sur une large part des factures. Contrairement à une idée reçue, même les grandes entreprises ne paient pas toujours à temps : moins de la moitié respectent les échéances convenues. Les petites structures sont particulièrement vulnérables : si leurs clients tardent à payer, plus de la moitié estiment que cela met gravement en péril leur trésorerie. Une grande partie des faillites d’entreprises est désormais associée à des problèmes de trésorerie liés à ces retards de paiement.
Mais le sujet tabou des tabous, c’est le secteur public. Il se comporte mal. Les retards de paiement des autorités publiques (État, collectivités, hôpitaux) sont en moyenne plus élevés que dans le privé : autour d’environ 15 jours de retard en 2025. Certains établissements, notamment les hôpitaux et services déconcentrés de l’État, peuvent afficher des retards très importants (parfois au-delà de 20 jours). Parfois plus d’une année.
Dans le privé, on l’a vu dans le baromètre ARC-IFOP, les retards sont également significatifs, mais légèrement inférieurs à la moyenne globale : autour de 17,3 jours en moyenne, selon les secteurs et les tailles d’entreprises. Certaines grandes entreprises privées affichent des retards moyens de paiement de plus de 20 jours, notamment dans des secteurs comme les services administratifs, l’information ou la santé privée.
En 2017, Bercy avait mis en place une plateforme de dématérialisation des factures qui permettait de digitaliser la gestion et qui devait réduire les délais de paiement. Le système dont Bercy était si fier n’a pas fait de miracle. Les résultats ne se sont pas améliorés. Ils sont pires.
Les entreprises ne sont pas en retard sans raison. Parfois, certaines ont contractualisé des délais plus longs que la norme (près de 50 jours).D’autres se retrouvent avec des accidents de trésorerie et cherchent à protéger leur liquidité… d’où la pression sur la trésorerie des plus petites entreprises, les faillites et une redistribution de trésorerie vers les grands payeurs.
Ce problème est un vrai problème pour l’économie française et notamment les PME. Mais ce qui nous plonge dans l’actualité des municipales, c’est qu’à l’occasion des élections, les électeurs s’aperçoivent que les municipalités paient mal, et quand elles paient mal, elles affectent la santé des entreprises de leur territoire. L’artisan dans le bâtiment se retrouve lui-même coincé par la mairie. D’où sa méfiance et son refus de travailler.
C’est d’autant plus vrai que les communes sont, comme l’État, très endettées et, contrairement à l’État, elles sont très surveillées par les organismes de tutelle, préfectures et Cour des comptes. Certaines très petites communes sont très endettées par habitant et dominent le classement (comme Vaujany ou Les Angles, avec des dizaines de milliers d’euros par habitant), mais ce sont généralement des cas très spécifiques liés à des projets d’investissement particuliers.
Parmi les villes plus significatives en population :
- Paris : dette totale très importante (près de 10 milliards €), mais moyenne par habitant modérée.
- Levallois-Perret : historiquement souvent la ville la plus endettée par habitant dans la France métropolitaine « classique ».
- Bagnolet et d’autres villes de la petite couronne parisienne figurent aussi très haut au classement.
Un endettement élevé ne traduit pas toujours une mauvaise gestion. Certaines villes s’endettent pour financer de grands projets d’investissement (infrastructures, écoles, équipements publics) qui rapporteront sur le long terme. D’autres peuvent avoir des contraintes historiques (dépenses de fonctionnement lourdes, faible capacité d’autofinancement) qui pèsent sur leurs comptes.
Un endettement élevé n’entraîne pas forcément toujours des délais de paiement excessifs, mais on dispose d’assez peu d’éléments explicatifs. L’essentiel serait que le maire sortant s’en explique. Parce que si le fournisseur local est mal payé, c’est aussi le contribuable qui paie la facture… et le contribuable, lui, vote.